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Le bouquiniste décroche son enseigne

Du haut de la place Allende, le cœur du Morlaix historique, sa boutique, sise au N°22 avait fière allure ; nous nous sommes dirigés vers elle…

 

« Griller la politesse » à ses clients, lui aurait, sans doute, semblé incongru.

Parmi ceux-ci, il comptait certainement quelques amis qu'il ne souhaitait pas traiter « par dessus la jambe ». Les amateurs de livres se font de plus en plus rares et le partage d'une commune passion pour la chose écrite établit plus qu'une connivence entre le marchand et sa pratique !

Il a donc  apposé sur sa vitrine une affichette informant ses trop peu nombreux chalands qu'il leur tirait sa révérence !

Contraint et forcé « Le bouquiniste » cesse son activité et décroche son enseigne ; autant dire qu'il met définitivement la clef sous la porte !

Pour l'heure, bientôt zénithale, il déménage avec armes et bagages entreposant dans l'arrière d'une fourgonnette les derniers ouvrages qui composaient le meilleur de son fonds. Les rayons dégarnis attestent du déclenchement précoce de l'opération « Clef des champs ». Obligé de prendre  « ses cliques et ses claques » Il s'apprête à décamper, non pas « à la cloche de bois », mais « sans tambour ni trompette » aidé d'un assistant qui, comme lui, porte le deuil de ce commerce de l'esprit !

Avoir connu ces vicissitudes bien avant lui ne nous rend pas insensibles à cette débâcle. Nous aussi, en d'autres temps, avons « pris la tangente » « toutes voiles dehors » pour échapper aux aigrefins avides de tondre l'œuf successeur désigné du mouton qui s'était laissé  préléver, des années durant et  sans mot dire, la laine sur le dos !

Pudiquement nous passons la tête par la porte entrouverte : « Nous sommes fermés » clame fermement le libraire du fond de son local… Sans doute nous croit-il de la race de ces chineurs toujours à l'affût d'une bonne affaire que laisse subodorer le texte du placard annonçant la fermeture du magasin.

« Nous sommes d'anciens confrères d'entre Loire & Garonne »  hasardons-nous simplement sans omettre de faire référence à nos nombreux déballages à Saint-Malo, Rennes, Becherel ou Redon…

Le visage de notre interlocuteur se radoucit d'autant que, compatissants, nous hésiterions, en fonction du contexte,  à nous livrer, quand bien même nous le permettrait-il, à l'exploration du contenu d'étagères prêt à remplir des dizaines de cartons amoncellés.

 

Nous avons, malgré notre âge avancé, conservé des retenues de rosières dont beaucoup ne s'embarrassent guère !

Nous échangeons quelques propos sur le seuil de l'échoppe  « Début 2008 il y aura à la place une boutique de fringues »  Simple marchepied à une future agence bancaire, d'assurances ou immobilière… car, bien entendu, le négoce de la fripe chinoise, sombrera corps et biens, lui aussi,  avant même que le CAC 40 ne soit affligé d'un retournement de matrice !

Une habituée se glisse entre nous et pénètre hardiment dans ce qui n'est plus qu'un écorché de librairie. « Nous sommes fermés » réitère le confrère ; la dame qui ne s'en laisse pas compter ne déserte pas la place. Du regard elle examine les étagères à moitié vides qu'elle a éventuellement connues remplies à ras-bord de bouquins « J'ai beaucoup de livres, mais que venais voir si … je ne pourrais pas en acheter quelques uns de plus … » (à vil prix)  comprend sûrement  « le bouquiniste »  qui reste sourd à sa demande.

« Où allez-vous vous installer, » insiste la visiteuse : « là ou ailleurs » répond le questionné…

Ailleurs sera le mieux !(*)

 

 Ch.C le 30/12/2007

 

(*)  excepté en Périgord, bien entendu !

 

Le square du château : ç'aurait pu être le nombril de Morlaix… c'est devenu son  dépotoir !  Là, où se dressait,  jusqu'au XVIème siècle, une forteresse  prétenduement inexpugnable, l'espace gazonné et médiocrement arboré qui lui a succédé demeure, en dépit « de balayages mécaniques et manuels quotidiens »  dans un état de saleté repoussant. Le site historique semble aujourd'hui dévolu à l'échange de seringues, à la consommation de canabis et d'alcool comme l'attestent bouteilles brisées et mégots disséminés tout autour des bancs installés sur le versant du belvédère. Dominant la cité dont l' hôtel de ville déplore à grand renfort de banderolles la disparition prochaine du TGI local, le  square peine à retenir les touristes, les personnes âgées ne doivent plus s'y aventurer et les marmots, châpitrés par leurs mamans, se sont rabattus sur d'autres terrains de jeux…

Si Lyon a ses traboules, Morlaix s'ennorgeuillit d'un dense réseau de venelles qui du sommet des collines dévalent comme autant de gaves impétueux jusqu'aux quais du port de plaisance : l'image n'est pas de syndicat d'initiatives ! Quand un orage se déchaîne au dessus de la cité ce sont de véritables torrents qui empruntent ces canyons artificiels dont la déclivité ne s'apprécie pleinement qu'à l'occasion d'un ascension de leurs degrés alpestres ! Il ne fait guère de doute que les modestes rigoles creusées dans des marches en cascades  ne contiennent au mieux que les flots d'ondées débonnaires.

Ça doit être chouette d'affronter le mascaret de l'eau en furie qui éclabousse les pantalons, voire les jupes,  et détrempe le cuir des godillots ou des escarpins… Comme aurait pu l'écrire Céline, se faire surprendre par une crue de caniveau c'est l'aventure à la portée des fonctionnaires morlaisiens !

Toutes les venelles de la ville ne sont pas logées à la même enseigne : beaucoup  d'entre-elles ne sont pas, ou alors médiocrement, éclairées ! Bon nombre conservent leur chaussée de terre battue et les murs qui les enserrent ; ceux des terrasses des jardins riverains comme ceux des maisons d'habitation sont devenus la cible privilégiée des tagueurs.

 

Opérant nuitamment ces artistes-peintres aérosolaires régurgitent d'une pression du doigt sur le capuchon de la bombe des vomissures pictographiques en manque de Champollion !

 

Aux abords du quartier de la gare la ruelle est suffisamment sombre et dépeuplée pour se livrer à cet autodafé ; en cette nuit du 26 décembre la victime expiatoire sera donc un contenair à ordures : un gros d'un vert malsain  doté une paire de poignées grises accrochées à ses hanches massives !

Une main qui ouvre le couvercle, l'autre qui asperge généreusement de White-spirit l'entassement des sacs poubelles… la flamme d'un briquet qui s'approche et c'est aussitôt l'embrasement !

Le plastique est un bon combustible même s'il a pour défaut d'émettre d'épaisses fumées noires nauséabondes.

Les flammes dissipent la nuit tombée depuis plus de 4 heures. Elles arrachent aux façades proches des larmes tremblotantes et  sanguinolentes.

L'incendiaire est peut-être parmi ces badauds qui apprécient, en connaisseurs, l'efficacité des pompiers rapidement alertés et promptement accourrus pour circonscrire le brasier.

Notre unique véhicule stationne 10 mètres en contrebas du lieu de l'incendie au centre d'une placette réculée ; il faut songer à lui trouver un hâvre plus sûr … car, c'est évident, Morlaix, 16 000 Hhabitants a tout d'une grande et des compétiteurs déterminés peuvent songer, en cette fin d'année, à ravir à leurs homologues de Strasbourg le titre de champions de France de la crémation des automobiles !

 

En Périgord l'art baroque se fait discret, on pourrait même dire qu'il rase les murs intérieurs des églises, essentiellement romanes dans cette terre occitane. Ce courant artistique prolongement de la Renaissance n'a guère laissé d'autres témoignages que ceux du mobilier religieux.

Dans le Finistère l'église de Saint-Thégonnec affiche sans ambiguïté son architecture baroque. Elle contient d'exceptionnelles œuvres sculptées, la plupart polychromes, dont l'ostentation et la magnificence n'ont pas d'équivalents au « Pays de l'Homme »  Orgues, chaire, retables, sièges à médaillons, niches à volets décorés… toute une débauche de sujets peints ou traités en bas-reliefs ou rondes bosses qui fascinent un visiteur mal préparé à cette confrontation.

 

Hélas la plupart de ces chef-d'œuvres aux couleurs exubérantes qui exaltent la pompe liturgique ne sont que des fac-similés : Saint Thégonnec, en 1998, fut ravagée par un incendie comme 4 ans plus tôt l'ancien Parlement de Bretagne avait été également la proie des flammes à Rennes.

7 ans et 5 millions d'euros plus tard le sanctuaire a pansé ses plaies : comme à Lascaux 2 c'est de la belle ouvrage.

À Lusignac, petit bourg du Périgord Blanc, le décorum presque étouffant de l'église paroissiale possède lui aussi ce charme exotique du baroque latino … l'authenticité en prime !

 

 

Saint-Estèphe, en pays nontronnais, est fière de son Chapelet-du-Diable et de son Roc-Branlant ! Qui pourrait le lui reprocher : le site est remarquable et beaucoup prennent plaisir à dévaler les chaos granitiques  qui recouvrent le lit d'un ruisselet circulant, presque toujours invisible, sous l'entassement de blocs dissocies au gré de leurs fissures naturelles.

Huelgoat, au cœur des Monts d'Arrée pourrait avoir la grosse tête : sa rivière d'Argent, sa grotte du Diable, sa Roche Tremblante… c'est Saint-Estèphe atteint de gigantisme.  Malgré un temps maussade et une température plutot frisquette les touristes arpentent nombreux, en cette fin décembre, les rives du cours d'eau sans se priver d'escalader des rochers cyclopéens ou de s'insinuer entre leurs machoires figées. 

Ces incursions ne sont pas sans risques ; au plus profond de la grotte du Diable des barrières rongées et rouillées par les embruns pourraient fort bien transpercer des mains et les corps, et du belvédère souterrain qui domine une cascade la chute reste possible. Ces menus dangers n'impressionnent pourtant pas les visiteurs hardis qui se sont glissés, à la queue-leu-leu tout au long de l'échelle métallique plongeant dans la pénombre. Une petite fille accrochée au cou de son père tempête pour descendre plus bas encore !

Le site est magnifique mais le piétinement des berges et des allées témoigne de son succès auprès du public. À goûter paisiblement en semaine et en dehors des périodes de vacances !

 

 

Petite halte à Roscoff. Le nom de la localité a beau avoir quelque sonorité étrangère il est pourtant d'origine purement autochtone. Roscoff c'est la butte du forgeron. Plus orfèvre que forgeron de la littérature, Julien Gracq, qui vient de disparaître la semaine passée, a beaucoup aimé cette côte et la lande bretonne « Ce qui ne paraît jamais dans les Amours jaunes de Corbière, que j'aime tant, c'est la douceur particulière à Roscoff ; rarement l'heure rurale du dîner sur les plages évacuées, alors que le soleil brille encore assez haut dans le ciel, m'a paru aussi délicieuse, aussi intime pour le promeneur attardé, aussi tendre de couleur et de silence, entre le ciel qui jaunit au ras de l'horizon et la couleur déjà bleu ardoise de la mer. Et tendres aussi, au long de ses sentiers, l'herbe et les buissons de mer d'un vert éteint, pelucheux comme la coque de l'amande. J'y marchais le soir au long de l'étroit pré de mer décoloré, entre le vert bleu de la mer, cotonné de blanc à tous les beaux écueils de la côte, et la verdure frisée, ciselée, délicate comme l'acanthe, des champs d'artichauts. »

En cette fin d'année, « à l'heure rurale du dîner »  le soleil déclinant chasse les derniers touristes qui se heurtent à la porte fermée à double tour de la Chapelle Sainte Barbe.

Il reste assez de clarté cependant pour tourner autour et compatir au triste sort du Néthou, le dernier cotre sorti, en 1926, des ateliers roskovites Kerenfors.

 

Dressée sur des béquilles dans un terrain herbeux proche des viviers, le bateau, un temps propriété du comédien Charles Vanel, compte les jours qui le sépare du début de sa restauration. Une étroite bâche protège sa carcasse des intempéries. Rapatrié du port du Lavandou où il était promis à la destruction, le navire qui reçut à son bord Jean Gabin, Michèle Morgan, Gérard Philippe et bien d'autres célébrités, apparaît dans de nombreux longs métrages. Reste à espérer que son sauvetage ne tombera  pas à l'eau !

 

 A mon côtre Le Négrier

VENDU SUR L'AIR DE ADIEU, MON BEAU NAVIRE! ... 

   Allons file, mon cotre!
   Adieu mon Négrier.
   Va, file aux mains d'un autre
   Qui pourra te noyer ...

Nous n'irons plus sur la vague lascive
   Nous gîter en fringuant!
Plus nous n'irons à la molle dérive
   Nous rouler en rêvant...

   - Adieu, rouleur de cotre,
   Roule mon Négrier,
   Sous les pieds plats de l'autre
   Que tu pourras noyer.

Va! nous n'irons plus rouler notre bosse...
   Tu cascadais fourbu;
Les coups de mer arrosaient notre noce,
   Dis : en avons-nous bu!...

   - Et va, noceur de cotre!
   Noce, mon Négrier!
   Que sur ton pont se vautre
   Un noceur perruquier.

... Et, tous les crins au vent, nos chaloupeuses!
   Ces vierges à sabords!
Te patinant dans nos courses mousseuses!...
   Ah! c'étaient les bons bords!...

   - Va, pourfendeur de lames,
   Pourfendre, ô Négrier!
   L'estomac à des dames
   Qui paîront leur loyer.

... Et sur le dos rapide de la houle,
   Sur le roc au dos dur,
A toc de toile allait ta coque soûle...
   - Mais toujours d'un oeil sûr! -

   - Va te soûler, mon cotre
   A crever! Négrier.
   Et montre bien à l'autre
   Qu'on savait louvoyer.

... Il faisait beau quand nous mettions en panne,
   Vent-dedans vent-dessus;
Comme on pêchait!... Va : je suis dans la panne
   Où l'on ne pèche plus.

   - La mer jolie est belle
   Et les brisans sont blancs...
   Penché, trempe ton aile
   Avec les goëlands!...

Et cingle encor de ton fin mât-de-flèche,
   Le ciel qui court au loin.
Va ! qu'en glissant, l'algue profonde lèche
   Ton ventre de marsouin!

   - Va, sans moi, sans ton âme;
   Et saille de l'avant!...
   Plus ne battras ma flamme
   Qui chicanait le vent.

Que la risée enfle encor ta Fortune
   En bandant tes agrès!
- Moi : plus d'agrès, de lest, ni de fortune...
   Ni de risée après!

   ... Va,t'en, humant la brume
   Sans moi, prendre le frais,
   Sur la vague de plume...
   Va - Moi j'ai trop de frais. -

Légère encor est pour toi la rafale
   Qui frisotte la mer!
Va... - Pour moi seul, rafalé, la rafale
   Soulève un flot amer!...

   - Dans ton âme de cotre,
   Pense à ton matelot
   Quand, d'un bord ou de l'autre,
   Remontera le flot...

- Tu peux encor échouer ta carène
   Sur l'humide varech;.
Mais moi j'échoue aux côtes de la gêne,
   Faute de fond - à sec -

Tristan Corbière Les Amours jaunes 1873

 

 

 

 

Ce vendredi 2 mai, à l'heure crépusculaire où Morlaix illumine, à grand renfort de projecteurs, les arches audacieuses de son viaduc ferroviaire, les notes graves et aigrelettes tout à la fois de deux bagadous armoricains montent  des rives du Dossen .

                 Si le joueur de flûte d'Hamelin avait pu, grâce aux mélodies tirées de son instrument, entraîner derrière lui les rats qui pullulaient dans cette malheureuse ville de Basse-Saxe, le Bagad, Sonerien Bro Montroulez et son homologue de Saint Paul de Léon renouvellent, sans plus de difficultés, la performance avec les touristes présents en grand nombre dans la cité finistèrienne à l'occasion d'un « pont » à rallonges, !

                 Guidés par les sonorités entêtantes des binious, des bombardes et des percussions les modernes excursionnistes dévalent des hauteurs de la ville et de ses quartiers portuaires et se dirigent vers la Place des otages aménagée, au pied de l'emblématique monument de granite assurant au Paris-Brest le franchissement de la vallée !

                 Contrairement aux rongeurs de la fable médiévale allemande, attirés vers le lit de la Weser (1), les vacanciers et le public local ne seront pas précipités dans les sombres flots d'une rivière peu empressée, elle-même, de se noyer dans le proche océan !

                 On ne fête pas, en effet, aujourd'hui, la disparition d'un fléau, on célèbre plutôt l'essor de l'école Diwan (2) de Morlaix récemment accueillie sous un nouveau toit.

                 L'obscurité convient à cette communion identitaire.cimentée par la musique traditionnelle. Les éclairages urbains et les enseignes théâtralisent les évolutions des célébrants et des spectateurs de cette grand'messe culturelle…

                 Pour peu on se croirait dans une forge… la comparaison  rend bien compte de l'activité des métallos de la langue  mais les outils qu'ils façonnent leur permettront-ils d'affronter la clarté impitoyable des lendemains qui déchantent ?

                

                

 

                     Ch.C. le 5/5/2008

 

(1)    Cet hydronyme indo-européen n'est pas étranger à nos Vézère et Auvézère

(2)    Créées en 1977 en Bretagne, les écoles Diwan sont des écoles associatives, laïques, gratuites et ouvertes à tous où l'enseignerment est dispensé en langue bretonne. Elles scolarisent 2990 élèves (rentrée 2007) de la maternelle jusqu'au baccalauréat.

 

 

 

 

 



09/01/2008
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