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LASCAUX RETROUVE, GLORY CRUCIFIE !

LASCAUX RETROUVE, GLORY CRUCIFIE !

 

            Au milieu des années 80 Yvon Lamy, fringuant  et sémillant sociologue, commettait un petit ouvrage d'archéologie industrielle consacré à la forge de Savignac-Ledrier. Sans nul doute, ce travail méritait quelque intérêt. Pour autant le sujet pas plus que la notoriété du site ne laissaient prévoir une envolée du tirage. C'est sans doute pourquoi  auteur et éditeur,«La Manufacture» en l'occurrence, adoptèrent pour titre « Hommes de fer en Périgord ». Les amateurs de littérature régionaliste se comptant par centaines, ces derniers étaient une meilleure cible que les honorables mais rares lettrés de ce bourg du Périgord septentrional ! Sans doute influencés par une réflexion identique Brigitte & Gilles Delluc ainsi que leur éditeur Jacques Lagrange, ont-ils trouvé bon de baptiser  leur dernier livre et récente publication « Lascaux retrouvé ». Qui ignore encore Lascaux ? qui peut rester hermétique  au message de ce fabuleux chef d'œuvre artistique et spirituel ? Mais en réalité, tous arguments économiques et commerciaux refoulés, il eut fallu à ce document une autre dénomination. A sa lecture  on se rend compte que c'eut pu être « L'honneur perdu de l'Abbé Glory » faute d'avoir été « l'Abbé Glory.  Son sacerdoce: la préhistoire »… Si le nom du chercheur avait su encore éveiller un quelconque souvenir chez le plus grand nombre !

 

 

Car avec « Lascaux retrouvé », on a plus affaire à une biographie de ce préhistorien autodidacte et Périgourdin d'adoption qu'à un énième texte sur Lascaux . 

Selon les époux Delluc qui écrivent à quatre mains et à deux cerveaux comme Marie et Frédéric Petit-jean de la Rosière, l'objet du livre est de narrer la redécouverte du «Trésor de l'abbé Glory» longtemps considéré comme perdu. Force est de constater, en se plongeant dans l'ouvrage, que ce n'est pas uniquement la volonté de présenter les notes, relevés, calques et collections d'objets mobiliers paléolithiques, témoignages concrets du labeur incessant d'André Glory à Lascaux, qui les a animés .

Le retour à la surface, plus de 30 ans après la disparition de leur propriétaire, de caisses laissées en dépôt, par l'abbé, au musée de Saintes et de cartons, également emplis de pièces inestimables, stockés dans un recoin du grenier de sa maison du Bugue, a surtout, fourni l'occasion aux auteurs de brosser, avec leur talent coutumier mais aussi avec beaucoup de malignité, un portrait sans complaisance de celui qu'ils affublent du sobriquet de « Sancho-Glory ». Sous couvert d'une réhabilitation, suggérée sans grande conviction, les auteurs, au fil des 178 premières pages, vont s'attacher à ridiculiser celui qui se voulait un disciple de l'abbé Breuil mais qui ne parvint jamais, au mieux, qu'a en être le « frère convers » et plus couramment l' exécuteur des basses œuvres.

André Glory, pour le malheur de sa mémoire, eut le tort de naître en 1906, d'être le produit d'une culture, d'une éducation religieuse qui le conduira a la prêtrise en 1933, et de s'enthousiasmer (très-trop) précocement  pour la spéléologie et pour l'archéologie préhistorique, disciplines encore dans les limbes. C'est donc avec le filtre des connaissances d'alors qu'il s'engage, lui l'abbé sans paroisse, déjà dans l'ombre des Breuil, Bégouen  Bergounioux …, dans des recherches dont le bilan, en dépit des controverses, reste « globalement positif ». Hélas, comme le font remarquer Brigitte et Gilles Delluc, André Glory  n'est pas du sérail   «il est dépourvu de bagage universitaire. La thèse qu'il soutient à  Toulouse, le 25 octobre 1942, est donc une simple thèse d'université ». Hélas, encore, il n'est pas un héros  ;  Strasbourgeois replié  à Toulouse pendant l'occupation,  il assiste à la libération de la ville rose  mais «il laisse passer l'occasion de faire campagne et de rentrer glorieusement chez lui». Ah ! que l'abbé eut meilleure figure si, pour le moins, il avait dénoncé  des collabos ou tondu quelque accorte Toulousaine coupable d'avoir succombé au charme aryen ! Mais à l'impossible nul n'est tenu … il n'avait pas l'envergure imaginative et opportuniste d'un Malraux, d'un Sartre ou d'un Mitterrand que d'aucuns tiennent toujours pour «résistants». Ni leur puissance mystificatrice !

La « paix » revenue (si l'on peut dire eut égard aux flots de sang versés juste après la «victoire» pendant les conflits liés à la décolonisation)  Glory, sans renoncer tout à fait à ses errances de préhistorien sans feu ni lieu qui le conduisirent, pendant les années d'occupation, en Ariège, dans le Var, et sur les rives de l'Ardèche, va surtout opérer en Dordogne et plus tard dans le Quercy. Il est «attaché» (sic)  à l'abbé Breuil «mais il ne reçoit pas de salaire» ! «Il se débrouille comme il peut» logeant même, un temps, au Régourdou, chez Roger Constant. Denis Vialou, professeur au Muséum national d'histoire naturelle, confirme qu'à cette époque l'abbé vivait d'expédients, comme un pauvre hère.

 

Malgré les difficultés matérielles qui empoisonnent son existence, on le retrouve  à la grotte de La Forêt, à Tursac, à Saint-Cirq, à Bara-Bahau et surtout à Villars. La grotte, découverte en 1953 par une poignée d'adhérents du spéléo-club de Périgueux leur paraît susceptible d'abriter un sanctuaire paléolithique. Un trait noir sur une coulée stalagmitique a depuis quelque temps attiré l'attention de certains d'entre eux. Le 19 janvier 1958, l'abbé Glory est appelé en consultation. La journée sera faste puisque les spéléologues et le préhistorien  pourront, après bris de grosses concrétions, franchir une sévère chatière  au-delà de laquelle s'étendent des salles ornées d'œuvres peintes naturalistes vieilles des plusieurs millénaires et représentant des chevaux  mais aussi  un affrontement homme-bison rappelant la scène du puits de Lascaux. C'est une trouvaille marquante ; l'abbé Breuil, bien qu'octogénaire, pourra confirmer  «l'authenticité» des figurations, comme on disait en ce temps-là, lors d'une visite mémorable  7 mois plus tard. Cette même année, à l'invitation toujours des membres du spéléo-club de Périgueux,  Glory et ses compagnons redécouvrent dans la galerie terminale de La Mouthe le dessin d'un bison gris-bleu entrevu fugacement par Breuil durant l'hiver 1900. Les explorateurs mettent, de plus, en évidence l'existence de deux autres tracés peints. En 1965, André Glory omettra dans une courte note de citer noms et rôle de ses accompagnateurs.  Le procédé, pour peu que l'oubli ait été intentionnel, s'avère détestable. Brigitte et Gilles Delluc qui exposent longuement et par le menu l'anecdote écrivent, badins, «c'est un péché véniel» ! On l'aura compris, ils prennent de la hauteur, feignant d'oublier un peu vite, trop facilement et trop complaisamment, qu'aujourd'hui encore professionnels et notables de la préhistoire, n'agissent pas autrement dans toute situation comparable. La littérature spéléologique, archéologique, et depuis peu les archives des tribunaux  regorgent de ces péchés véniels ! L'affaire Chauvet est encore dans toutes les mémoires et les spéléologues Bergeracois n'ont toujours pas digéré les restrictions coupables émises par M. Lorblanchet concernant leur découverte  des figurations de la grotte des Fieux, dans le Lot …mais on pourrait citer des dizaines d'autres exemples de tels travestissements de la vérité.

 

 

      L'abbé Glory (3ème à droite) dans la grotte de Roucadour lot

 

Au début des années 60, l'abbé Breuil venant tout juste de disparaître, André Glory, s'éloigne des thèses magico-propitiatoires chasseresses -décryptage de l'art pariétal paléolithique défendu par son défunt « maître »- et commence à prendre en compte les apports  du comparatisme ethnologique qui pourraient  selon lui éclairer d'un jour nouveau cultures matérielle et spirituelle de nos ancêtres de la pierre taillée !

Sur la pointe des pieds, l'abbé a d'abord tenté, dans une publication datée de 1965, de suggérer à ses confrères  que leur «redresseur de sagaies» pouvait également avoir été un «manche de fronde» partie d'une arme semblable à celles qu'utilisaient toujours vers 1960 de jeunes chasseurs de la frontière Syrienne.  Curieusement, si les auteurs de «Lascaux retrouvé» et élèves de Leroi-Gourhan, leur « patron », grand pourfendeur de telles analogies érigées en système, se gaussent à ce sujet de Glory, que n'ont-ils invité leurs lecteurs à rire pareillement de la cohorte prestigieuse de ceux qui à l'orée du XXe siècle  désignaient  cet outil sous la terminologie bien plus fumeuse de «bâton de commandement !»

Glory, approfondissant cette voie de recherche, en vient à considérer que le « chamanisme » toujours vivace parmi les populations sibériennes, fournit à l'explosion créatrice des chasseurs de rennes une bien meilleure explication que celle des pseudo rites magiques visant à assurer le succès de la traque d'un gibier par ailleurs pléthorique dans d'immenses espaces naturels où les hommes ne se comptaient que par milliers. Annette Laming-Emperaire puis André Leroi-Gourhan, ont  déjà attiré l'attention sur le fait que les animaux représentés sur les parois des cavernes étaient rarement ceux qui figuraient au menu des populations paléolithiques. Aussi l'une comme l'autre imagineront que le couple cheval-boviné, omniprésent dans les grottes ornées, répond à d'autres préoccupations et le second en fera l'archétype de la bipartition du monde en principe mâle et femelle. Il ne se privera pas, au passage, de fustiger les théories de son confrère Glory dans «  Les religions de la préhistoire » publiées en 1964 puis de revenir, en 1977, sur  ce qu'il considérait comme une hypothèse «sommaire et fondé(e) sur une très vague similitude entre les «sorciers cornus» et le costume des chamans sibériens ».

 

     

 

Apres la disparition du « pape de la préhistoire » vient celle d'André Leroi-Gourhan en 1986. Les  travaux du premier relèvent désormais de l'épistémologie et alors que ceux de son successeur, influencés par la pensée structuraliste dominante dans les années 60-70, n'ont pas été totalement démembrés, surgit Clottes… avec, son chamanisme, remis au goût du jour mais amputé systématiquement de toute références à l'abbé Glory,  et… sa volonté d'imposer sa grille de lecture et d'en imposer ! Enfin on va y voir clair ! Bon Dieu, mais c'est bien sûr ! l'art préhistorique procède de l'extase et de la transe, moyens privilégiés d'entrer en contact avec les divinités qui dictent leurs codes picturaux ! D'ailleurs, on le sait bien, toute l'iconographie chrétienne a une semblable origine. A force de prières, de genoux à terre, de flagellations, de privations, de ports de cilice, tous les aimables créateurs, peintres, sculpteurs occidentaux oeuvrant dans nos églises et cathédrales pour la plus grande gloire du Christ Sauveur, ont eu, eux aussi, accès au Panthéon divin d'où ils nous ont ramené, nonobstant les brouillards psychotropes de l'encens, les nobles images de Jésus, Marie, Joseph, Pierre et  Paul… et Montjoy Saint Denis.

Cette démonstration n'a, peut être pas, totalement convaincu Brigitte et Gilles Delluc qui ont pour exigence  l'examen  pragmatique et scientifique des faits et nourrissent sans doute quelque prévention à l'encontre des préhistoriens « méridionaux » depuis l'affaire de la grotte Cosquer, dont l'authenticité pose toujours problème en dépit d'un apparent consensus officiel ; Faut- il pour autant accepter l'idée qu'en moquant Glory on moque…  Personne n'ira jusque là !

La grande affaire de la vie d'André Glory c'est Lascaux ; mal payé, sans appuis financiers et logistiques, perpétuellement en butte aux critiques et railleries (nous pouvons savoir gré aux auteurs de cette biographie de ne pas avoir rapporté les odieux propos homophobes  que beaucoup tenaient  à son endroit ) il s'investit, corps et âme, dès 1953, dans une incroyable tâche : effectuer en totalité le relevé des gravures de «  La chapelle Sixtine de la Préhistoire ». Il en estimait le nombre à plus de 2000 ; il parviendra à calquer minutieusement plus de 1500 unités graphiques. Ce travail de bénédictin, accompli souvent de nuit, dans le froid humide de la grotte remplie du gaz carbonique des visites vénales et juché sur d'invraisemblables échafaudages de fortune, lui vaudra, à titre posthume essentiellement, la reconnaissance de quelques uns. Comme l'écrivait sans ambages Henri Breuil,  il était  « en somme, un excellent sous-ordre dans la réalisation, mais un très précieux travailleur sur le terrain et qui ne craint pas sa peine…» Fermez le ban !

Le 29 juillet  1966 André Glory disparaissait accidentellement sur une route du Gers avec, a ses côtés, Jean Louis Villeveygoux, qui avait été ordonné prêtre un mois plus tôt. Le jeune homme était devenu son assistant dés 1963.

Peu les ont regrettés et, jusque dans une ultime notice nécrologique, Glory aura l'insigne privilège de susciter encore l'animosité.

Tous ces épisodes d'une vie écourtée, Brigitte et Gilles Delluc les ont exposés avec une précision de cliniciens ressuscitant dans la foulée, avec brio, les « grandes figures » qui ont marqué un demi-siècle de recherches préhistoriques en Périgord ; ce faisant, ils sont parvenus à provoquer le malaise du lecteur en dévoilant les pratiques, souvent peu glorieuses, de l'immense majorité de ces hommes et femmes de science que, pour une goutte de mesquinerie supplémentaire, on n'hésiterait pas à qualifier d'enfants très émancipés de leur ancêtre Cro-Magnon !

 

LASCAUX VERSAILLES DE LA PREHISTOIRE

 

A la suite de leur biographie d'André Glory les auteurs proposent toute une série de courts textes relatifs à la grotte de Lascaux. Titré « Lascaux Versailles de la préhistoire » vient, tout d'abord, sous la signature de Glory, un texte inédit d'une trentaine de pages, écrit en 1962, et résumant les travaux du chercheur dans la caverne Montignacoise.

Rédigé par Maurice Thaon, autre élève de Breuil,  peu de temps après la découverte, un document inédit permet de connaître l'état originel de la grotte avant tout aménagement. Trois autres récits, souvenirs fixés sur le papier il y a plus d'un demi-siècle par Laval, Ravidat et Marsal, retracent la petite histoire de la découverte, de l'exploration et témoignent de l'effervescence suscitée par une médiatisation prématurée de l'événement qui contraignit deux des inventeurs à camper sur place pour protéger leur trouvaille.  Suivant la triste habitude des universitaires qui se réclament des Sciences de l'homme, Brigitte et Gilles Delluc  publient  en outre le témoignage de Maurice Queyroi, le véritable inventeur de Lascaux, en « respectant l'orthographe » de ce dernier. Encore un qui n'avait pas de bagage universitaire et dont le cuir tanné pouvait s'accommoder d'une petite humiliation gratuite ! Sur 10 pages supplémentaires, les auteurs présentent l'ensemble des écrits et publications d'André Glory dont ils ont eu soin, tout au long du livre, de minorer la portée et l'intérêt. Pour finir, la bibliographie, mais chez les Delluc c'est loin d'être une surprise,  est copieuse et variée ; cette fois cependant elle n'est pas exhaustive s'agissant de l'abbé et de ses découvertes. Des textes de J.Ph. Rigaud, A.Roussot et N.Aujoulat  n'y figurent pas, ceux relatifs à la grotte de la Monerie à Saint Félix de Mareuil parus, en leur temps, dans le bulletin de la SHAP et dans l'Atlas des grottes ornées paléolithiques françaises. Mais ils n'apportaient rien de plus dans le concert du dénigrement .

 

Depuis l'inénarrable « guerre des mammouths» des Nougier-Robert on n'avait sans doute rien lu d'aussi surprenant !

 

Christian Alain CARCAUZON

 

Brigitte et gilles Delluc « Lascaux retrouvé » pref. de D.Vialou et  G.Fayolle .364 pp tr.nbrs ill. n&b et coul in et H.T. in 8 br. Couv. Souple ill. à rabats, Pilote 24 1er semestre 2003,

 27€50.



17/12/2006
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