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Un émule méconnu de Martel et de l’abbé Breuil

 

 

On ne le sait guère, et c'est fort regrettable, mais le romancier ambertois Alexandre Vialatte n'était pas qu'un écrivain doté d'un incontestable talent de plume. Cet auteur, disparu en 1971 et dont on célèbrera en 2011 le cent dixième anniversaire de la naissance fut également un spéléologue émérite et un préhistorien unanimement reconnu par la communauté scientifique de son époque.

Les talentueuses chroniques régulièrement publiées dans les colonnes du quotidien La Montagne ou du magazine Marie-Claire  reflètent la passion qu'il portait à des disciplines au détriment  desquelles la littérature devait trop souvent, à son grand regret, exercer sa prééminence.

                              

Ce fut par le truchement du « Voyage au centre de la terre » de Jules Verne que le jeune Alexandre aborda le monde des ténèbres éternelles. Dans son Puy de Dôme de résidence, suivant l'exemple fameux du Professeur Lidenbrock assisté de son neveu Axel,  il parcouru tous les volcans, se faufila dans toutes les anfractuosités demeurées ouvertes au fond d'anciens cratères dans l'espoir de percer les secrets hypogés que notre bonne vieille planète ne dévoile, de façon parcimonieuse, qu'à d'audacieux explorateurs.

Si aucun « Snaeffel »  auvergnat ne lui permit de s'enfoncer au plus profond des entrailles de la terre il pu, à l'occasion de ses recherches se forger une solide expérience de l'exploration souterraine et en apprendre beaucoup sur ce « Pays du grand silence noir » cher au cœur de l'abbé Glory qui titra ainsi son premier ouvrage consacré aux cavernes françaises.

Le lecteur contemporain reste admiratif de la précision et de la qualité des observations faites par Vialatte. Force est de constater que la pertinence, la clarté et la justesse  de ses communications écrites entre 1960 et 1966, restent intactes. Réunies pour partie, dans «  L'Almanach des quatre saisons » un ouvrage posthume publié chez Julliard en 1981elles demeurent des références fondamentales aux yeux des meilleurs spécialistes de ce début de 3ème millénaire.

 

Malheureusement l'ouvrage est épuisé, comme une nouvelle version plus tardive d'un an diffusée par les éditions France-loisirs. On peut cependant se les procurer auprès des bouquinistes friands de l'œuvre Vialattienne ! Pour mettre en appétit  le spéléologue et le préhistorien nous avons sélectionné les six extraits suivants qui, plus qu'un long plaidoyer ou une subtile exégèse, justifient amplement l'engouement dont jouissent, 40 ans après sa disparition, les écrits de celui  qui fut, en outre, le traducteur de Franz Kafka en français.

 

Le premier d'entre eux, à l'heure ou mai qui tire sur sa fin annonce des vagues de chaleur  estivales, est d'une parfaite actualité ; il propose une explication raisonnable des motivations poussant les apprentis spéléologues à s'aventurer sous terre, il donne un éclairage particulier sur leur équipement souvent défectueux  et met en garde le néophyte sur les dangers qu'il encourt à se livrer sans précautions à son activité de prédilection. C'est un véritable vade-mecum qui vaut largement ceux de Guérin chez Vigot, de Robert de Joly chez Louis-Jean voire même l'irremplaçable « traité de spéléologie » de Félix Trombe chez Payot, d'autant qu'on y évoque aussi  les graves  controverses scientifiques qui présidèrent à l'établissement de la généalogie de l'espèce humaine.

«  L'homme, au mois de juin, descendra dans les gouffres ( où se concentre la fraîcheur) par de petites échelles de fer, pour regarder sur les parois humides toutes sortes d'aurochs et de bisons qu'y peignent les gens du pays afin d'attirer les touristes (1) . On leur vendra pour s'éclairer , des queues-de-rat, et des lampes-tempêtes. Ils trouveront dans les ténèbres, des champignons, des moisissures (2) et parfois même un axoloti, larve de poisson molle et blanche qui a l'air d'un morceau de salsifis et dans laquelle certains savants voudraient voir l'ancêtre de l'homme, encore que rien, pour le profane, n'annonce en cet étrange insecte l'image complexe de Montaigne, de Landru ou de Ravaillac. Glacé par l'air humide, bouleversé par l'image de cet ancêtre inacceptable, éclairé dans la nuit des temps par la lueur froide et tremblante de la queue-de-rat, le touriste sort en toussant. Il crache, il se mouche, il s'alite. Ses amis viennent le voir avec sollicitude. »

Nous  avons tenu a en présenter un second beaucoup plus détaillé et mieux documenté que le précédent.

«  Il arrive aussi que l'homme disparaisse dans la terre en descendant par des échelles fragiles pour voir sur les parois des grottes préhistoriques des aurochs, des urus et des brebis à bosse dessinées par l'homme-singe bien avant Jules César.

Il se heurte souvent la tête à des rochers et s'expose à de graves décès malgré le casque de  moto dont il a pris soin de se coiffer ou le béret basque matelassé conseillé par les spécialistes. Il s'éclaire avec son briquet, mais quand son briquet ne fonctionne plus, il passe des jours dans une obscurité totale, ce qui diminue pour lui la saveur du tabac et lui interdit de multiplier 12 par 14 comme on l'a prouvé par des tests.

Il rampe dans des galeries étroites où il se cogne l'os du coude. Il écrase parfois des limaces. Il se noie dans des rus que grossissent les orages. Il salit des habits qui coûtent souvent très chers ; surtout aux genoux ; il use plus vite ; un costume de spéléologue fait dix fois moins d'usage qu'une jaquette de bureau. Ce serait folie de compter dessus pour en tirer parti à l'âge de la retraite. Finalement, l'homme revient pourtant à l'endroit d'où il est parti, en remontant par la petite échelle… »

On constatera avec intérêt que Vialatte, toujours soucieux d' exactitude n'omet pas, dans ces lignes supplémentaires, d'attirer l'attention sur la fragilité  des échelles  utilisées soulignant de la sorte le courage déployé par les spéléologues qui n'hésitent pas à faire fi du risque de rupture. Il met également en garde le  lecteur contre d'autres dangers auxquels s'exposent les explorateurs,   le moindre n'étant pas l'usure prématurée de leur combinaison dont le prix reste, aujourd'hui encore, hors de prix en dépit de productions massives effectuées, dans des usines délocalisées, par des bambins  qui en échange de quelque 10 heures de labeur quotidien recoivent , des mains de leurs philanthropiques employeurs cosmopolites, une généreuse poignée de riz ou de manioc, c'est selon !

S'agissant toujours des amateurs d'investigations souterraines, notre auteur poursuit dans un autre article sa remarquable analyse qui témoigne, à l'évidence, d'une parfaite maîtrise  du sujet : « D'autres fois, il se jette dans les entrailles du sol pour regarder des bisons dans des grottes. C'est ce que l'on appelle la spéléologie. Assis sur des rochers humides, à mille mètres de profondeur, il contemple longuement dans de sombres cavernes des profils de bisons, de mouflons, d'instituteurs et même des slogans politiques que les premiers hommes et les enfants de l'école voisine ont tracés sur les parois. Leurs femmes, groupées autour des trous de la terre par lesquels ils ont disparu, leur envoient au bout d'une ficelle du veau froid et des chaussettes sèches. » 

Cette évocation du rôle déterminantdes compagnes des spéléologues n'est pas pour surprendre. Celles ci sont effectivement irremplaçables en matière d'intendance à l'entrée des cavernes comme à la maison d'ailleurs où elles excellent dans les activités ménagères. Le spéléologue en exploration aura tout intérêt à s'en munir de 2 ou 3 pour un meilleur service comme cela est attesté, plus haut, pour ce qui concerne son alimention et son confort vestimentaire. Malheureusement, certaines d'entre elles, contaminées par d'obscures théories féministes propagées par mesdames Simone Veil, Élisabeth Badinter et Gisèle Halimi,  refuseraient désormais ce magnifique rôle d'auxiliaire et préfèreraient regarder des matchs de football à la T.V vautrées dans un canapé en buvant de la bière.  C'est là une bien triste dérive sociétale qu'on ne dénoncera jamais assez !

Indifférent à ces  vicissitudes,  le spécialiste préfèrera s'attarder sur l' inventaire des trésors véritables dressé par Vialatte  et qui abondent dans les mystérieux territoires hypogés baptisés « 6ème continent » par  l'historien de la spéléologie, Pierre Minvielle.

« Ils trouvent, en rampant sur le ventre, au hasard des tunnels qui ravinent le sous-sol, des animaux silencieux et glacés, du cresson blanc, des monnaies romaines et des têtards préhistoriques, des fleuves d'émeraudes, des lacs de poix, des œufs de mammouth, des limaces mexicaines et des clavicules de mouton qui permettent aux savants, dans leur  laboratoire, de reconstituer le premier homme. Leur vie devient fantastique ; ils ne cessent de tourner sur des fleuves de bitume dans des canots de caoutchouc vert amande et font de grandes ombres sur les murs. Quand ils sortent un jour, par des fissures du sol dans quelque campagne déserte, ils rapportent généralement du cresson et des escargots. »

De telles découvertes valent bien quelques sacrifices ; l'honnête homme en conviendra aisément !

Revers de la médaille :  « Les femmes s'éprennent trop volontiers de ces géants de la vie souterraine. C'est une chose à déconseiller. Beaucoup ne se réadaptent pas. Ils conservent la nostalgie de voir des spectacles artistiques dans une lumière insuffisante. Un jour, ils prennent à la cuisine un vieux calendrier des postes, le fixent au mur de leur cave par le moyen d'une punaise en métal et le contemplent avec une chandelle, assis sur un tas d'anthracite. Ils ne reviendront plus. Ce sont des intoxiqués. La femme la plus vraiment éprise ne peut que leur lancer du saucisson par le soupirail. »

Après bien des années d'une pratique constante de la spéléologie et de l'archéologie souterraine Alexandre Vialatte renonça, à contrecoeur, la vieillesse venue, à ses occupations particulièrement risquées ; peu de temps avant sa mort l'illustre écrivain devait, dans un appel pathétique, enjoindre à ceux qui étaient tentés de suivre ses traces de renoncer à leurs projets.

« Ne visitez pas trop les gouffres et les cavernes souterraines. Il y arrive fréquemment que le briquet s'éteigne et l'on reste plongé dans le noir : il est prouvé que dans les ténèbres l'homme confond, au bout de vingt-quatre heures, le goût du sandwich au saucisson et le goût du sandwich au poulet. Mangez votre saucisson avant l'exploration. »

 

 

Ch.C le 26 mai 2010

 

(1) comme à Lascaux2

(2) comme à Lascaux2

 

Vialatte Alexandre : Almanach des quatre saisons. In 8 cartonnage éditeur  Textes rassemblés par Ferny Besson Préface Jean Dutourd  232 pp illustrations dans le texte France Loisirs  1982 ( les extraits cités proviennent des pages 101, 113 et 114, 120 et 121 et 125)

Exemplaire Bon état 12 €



25/05/2010
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